Flutur / Futur : ce que les papillons de Shkodër m’ont appris sur les langues qu’on porte en soi
Un mot albanais, un mot français, et une ville qui les a fait se rencontrer.

Il y a des semaines, à Shkodër, où l’on ne peut pas faire dix pas sans croiser un papillon.
La ville est posée au bord du plus grand lac des Balkans, entre zones humides et montagnes proches — un territoire particulièrement favorable à une riche diversité de papillons, à en croire les quelques travaux entomologiques que j’ai pu consulter sur la région. Je ne le savais pas en m’installant ici. Je l’ai simplement constaté sur le chemin en me promenant dans la ville.
De là, je découvre que le mot albanais pour papillon, c’est flutur. Et bien sûr, en français, quelque chose s’impose : dans flutur, je lis futur.
Je précise qu’aucun lien n’unit les deux mots. Ce n’est pas une étymologie qu’on aurait découverte sous une pierre. C’est un jeu de lecture qui n’existe que dans une oreille : la mienne, francophone, posée sur un mot qui n’est pas le sien. Un locuteur albanais n’entend pas dans flutur ce que j’y entends — parce que ce n’est pas dans le mot que ça se joue. C’est dans le passage entre deux langues, et ce passage, c’est moi qui le fais, chaque jour, en vivant ici.
Brassens aurait souri
Il y a évidemment quelque chose de comique, pour une Française, à courir après des papillons avec des théories linguistiques plein la tête. Je pense forcément à Brassens et à sa fameuse Chasse aux papillons — cette scène pastorale, faussement innocente, où un jeune homme part filet à la main pour attraper des papillons et rentre au bout du compte avec tout autre chose entre les bras. La chanson se termine sur une pirouette que je ne vous gâcherai pas si vous ne la connaissez pas déjà : disons qu’on n’attrape jamais tout à fait ce qu’on croyait chasser, et que ce qui vous tombe dans les mains à la place vaut souvent mieux.
Je trouve que ça me va plutôt bien, en ce moment. Je suis partie en Albanie sans filet précis, à part ce projet sur les Eaux Vivantes d’Albanie — et je me retrouve à courir, non pas après des papillons, mais après un mot qui ressemble à un autre, dans une langue qui n’est pas la mienne. Le butin n’est pas celui qu’on attendait. Il est meilleur.
Ce que la littérature albanaise en dit, elle
Je n’ai pas voulu en rester à l’impression ni à la chanson. J’ai voulu vérifier si cette résonance avait un écho réel dans la littérature d’ici — par honnêteté envers les textes, pas pour leur faire dire ce que j’avais envie d’entendre.
Il n’existe pas, à ma connaissance, de symbolique populaire ou littéraire du papillon propre à Shkodër. Mais deux écrivains intimement liés à la ville lui donnent une place — chacun à sa manière, et les deux fonctions sont presque opposées.
Migjeni, mort à vingt-six ans, a laissé une prose poétique inachevée, écrite sur la dernière page d’un livre de sa bibliothèque — le manuscrit est conservé à la Maison-musée de Migjeni, ici même à Shkodër. Elle commence ainsi :
« Ik! Ik, moj flutur, se do te digjesh! » « Va-t’en, va-t’en, papillon, tu vas te brûler ! »
Le papillon n’écoute pas. Il continue de tourner autour de la flamme. Ailleurs, dans Novelat e qytetit të veriut, Migjeni décrit des papillons enfermés, les ailes coupées, incapables de voler — image sombre d’un désir empêché, dans une ville qu’il trouvait étouffante pour la jeunesse. Rien de la légèreté de Brassens, ici : chez Migjeni, le papillon souffre, mais il ne renonce pas — il continue de tourner autour de ce qui pourrait le brûler.
Ernest Koliqi, dans un registre entièrement différent — un conte situé dans un Moyen Âge légendaire, Kërcimtarja e Dukagjinit — fait danser une jeune fille dont les pas semblent poursuivre « ndonji flutur ari », un papillon d’or. À la fin de sa danse, la foule s’exclame en une cascade d’images : Zanë me flatra ! (fée ailée), Lule n’erë ! Flutura e Shqipnisë ! (fleur au vent, le papillon de l’Albanie) — une exclamation parmi d’autres, lancée dans l’ivresse du moment, pas un surnom qu’on lui aurait accolé pour toujours. Ici, le papillon retrouve un peu de la grâce insouciante qu’on lui prête d’ordinaire : légèreté, beauté qui éblouit.
Deux auteurs, deux régimes d’écriture, deux papillons presque contraires. Rien qui permette de dire « voilà ce que signifie le papillon, en Albanie » — et c’est très bien ainsi. Ce serait plaquer une symbolique sur des textes qui n’en demandent pas.
Une vieille histoire entre l’âme et le papillon
Il faut dire que le papillon traîne, bien au-delà de l’Albanie, un très vieux passé philosophique. En grec ancien, psychè désigne à la fois l’âme et le papillon — le même mot pour les deux, comme si une seule évidence suffisait à les confondre : ce qui quitte une forme pour en prendre une autre, ce qui était enfermé et se met à voler. Bachelard, plus tard, en a fait l’une de ses images matérielles préférées, l’un de ces motifs où la matière elle-même semble penser — la chenille qui ne sait pas qu’elle deviendra autre chose, la métamorphose comme forme pure du devenir.
Ce n’est donc pas moi qui invente le lien entre le papillon et ce qui n’est pas encore là. Mais je me méfie des grandes images quand elles restent générales — « l’âme qui se transforme », en soi, ne m’apprend rien sur ma vie. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe quand cette vieille image tombe, très précisément, sur un parcours.
Le mien a eu son épreuve du feu, et elle avait un nom : Tirana. J’y suis arrivée en juillet, avec mes valises et mes trois chats, sans savoir précisément où nous nous établirions. J’ai cherché un quartier, puis un autre, visité des dizaines d’appartements de Tirana à Durrës, négocié des baux qui n’aboutissaient jamais tout à fait, changé d’avocate en cours de route. Ce n’était pas la flamme de Migjeni — personne ne m’attirait vers un danger précis — mais c’était une forme de brûlure : celle, étouffante et asphyxiante, de l’incertitude qui s’étire, du provisoire qui n’en finit pas, de l’énergie qu’on dépense sans savoir encore ce qu’elle construit.
Et puis il y a eu Shkodër. Un coup de cœur, presque un coup de foudre — au sens propre, cette fois : quelque chose qui a foudroyé d’un coup une hésitation qui durait depuis des semaines. Je m’y suis installée, et les papillons étaient déjà là, comme s’ils m’attendaient. Le papillon de Migjeni tourne autour de la flamme sans jamais se poser ; le mien, lui, a fini par y passer — et il en est ressorti entier, simplement changé. Je crois que c’est la vraie différence entre se brûler et renaître : ce n’est pas d’éviter le feu, c’est de savoir combien de temps y rester, et quand s’en éloigner enfin pour déployer ses ailes. Tirana aura été mon feu. Shkodër, sans doute, ma manière d’en sortir vivante.
Ce qui reste, quand on retire la légende
Ce qui reste est plus modeste, et je crois plus vrai : un mot albanais qui, prononcé par une bouche française, se met à ressembler à un autre mot. Pas une traduction. Pas une étymologie. Une coïncidence qui tombe, chez moi, à un moment où beaucoup de choses sont précisément en train de devenir — une installation, une langue à apprivoiser, un pays à apprendre, un projet encore incertain dans ses contours.
Le papillon albanais devient, pour moi, un peu français malgré lui — sans cesser d’être, pour tous ceux qui l’entendent autrement, simplement flutur. Et si Brassens avait raison, si on ne rentre jamais de la chasse avec ce qu’on était parti chercher, alors je crois avoir plutôt bien négocié l’affaire : je ne savais pas encore ce que serait mon futur. Puis j’ai commencé à voir des flutura.
Et vous, quel mot d’une langue étrangère s’est un jour mis, sans prévenir, à vous parler dans la vôtre ?
Ce papillon est l’un des nombreux fils que je tire en ce moment en explorant l’Albanie pour Les Eaux Vivantes, un guide écotouristique à paraître.


