La vie n’est pas un long fleuve tranquille : lire Haute Albanie depuis Shkodër

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La vie n’est pas un long fleuve tranquille…

Lire Haute Albanie d’Edith Durham depuis Shkodër

Un livre de 1908, deux noms qui m’ont fait sourire, et un fleuve qui ne coule pas toujours au même rythme.

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Of old sat Freedom on the heights.

« Le grand fleuve de la vie ne coule pas d’un cours égal pour tous les peuples. Ici, il se traîne avec lenteur à travers des plaines mornes, et les monuments d’un passé obscur tombent en poussière sur des rives qu’il n’a plus la force de submerger. Là, il s’élance en torrent, se taille de nouveaux lits, balaie les anciens repères. Ailleurs encore, il se brise en eaux dormantes, à l’écart du courant principal, et va et vient sur place, engorgé des épaves et des débris de tous les âges. »

— Edith Durham, High Albania, 1909 (traduction libre)

Nos vies personnelles non plus ne sont pas un long fleuve tranquille. Il y a des passages calmes, presque paresseux, et il y a des passages en torrent. Quiconque s’est déjà laissé emporter par une eau qui dévale le sait : on est ballotté, roulé d’une rive à l’autre, on ne sait plus où est le haut, où est le bas. Les repères s’effacent.

Se noyer sous les noms

Je l’avoue : c’est une lecture aride. Les titres des chapitres à eux seuls donnent le vertige. Kastrati, Shkreli, Gruda, Hoti. Puis Selcë, Vukli, Bogaj, Reç. Des noms de tribus, de villages, de cols, de torrents. Pour une Française qui découvre l’Albanie, aucun ne s’accroche à rien. Je ne vois rien. Et quand on ne voit rien, on se noie.

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Alors ce matin, avant d’entamer le chapitre 4, une idée m’est venue : chercher des images des lieux au fil de ma lecture. Pour mieux les imaginer, leur donner corps dans mon esprit, avant d’aller un jour les voir. Selcë et Vukël (le Vukli de Durham), villages de pierre dans les vallées du Kelmend. Tout à coup, les noms ont un relief, une couleur, une lumière.

En y repensant, je fais exactement ce que faisait Durham. Elle était illustratrice avant d’être voyageuse, et elle dessinait tout : les maisons, les foyers, les métiers à tisser, les tombes. Elle raconte que les montagnards ne distinguaient pas écrire et dessiner. Quand elle croquait leur maison, ils disaient qu’elle « écrivait » la maison. Elle aussi avait besoin d’images pour comprendre ce qu’elle voyait. Je ne fais que remonter son chemin dans l’autre sens.

Podgorica et Prifti

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Deux noms, surtout, m’ont fait sourire, parce que je les ai reconnus. Ils résonnent dans ma vie d’ici, d’une manière très personnelle. Les retrouver dans un récit de 1908 m’a fait l’effet d’un clin d’œil.

Podgorica, d’abord. C’est aujourd’hui la capitale du Monténégro, et son nom signifie « sous la petite colline », d’après la Gorica, la colline couverte de cyprès qui domine la ville. En 1864, elle dépendait même de l’administration ottomane de Shkodër. Dans le livre, Durham l’aperçoit d’en haut, en plein soleil, épuisée, et rêve un instant de l’hôtel Europa et d’un vrai lit.

Prifti, ensuite. En albanais, prift veut dire prêtre ; Prifti, c’est « le prêtre ». C’est aussi un village de la tribu Gruda, aujourd’hui côté monténégrin, bâti autour de ce qu’on dit être la plus ancienne église de la région. Durham y a dormi.

Et voici ce qui m’a le plus amusée en vérifiant : ces deux noms ne se croisent pas par hasard sur la même page. Sur la carte aussi, ils sont voisins. Les terres de Gruda s’étendent autour de Tuzi, entre Podgorica et le lac. Les deux noms qui résonnent dans ma vie d’ici habitent, sans le savoir, la même vallée de mon livre.

C’est la même chose que mes papillons, flutur et futur : aucune étymologie, aucun lien caché. Juste une résonance qui n’existe que dans mon oreille de Française. Mais cette fois, elle s’ancre sur une carte.

Des fleuves dans la solitude

Je ne vais pas faire semblant : le chemin est difficile, et plus encore ces jours-ci. Je suis arrivée avec mon enthousiasme habituel, ma soif, mon élan. Et je me heurte à des choses auxquelles je ne m’attendais pas : des blocages, des retards, des difficultés. Certaines portes se ferment d’une manière totalement incompréhensible pour moi. D’autres semblent s’entrouvrir sur des perspectives que j’espère durables. Je ne jette donc pas le bébé avec l’eau du bain.

Je refuse pourtant de me laisser enfermer, engluer par les déceptions, les désillusions, les incompréhensions. Ce serait devenir moi-même une eau dormante. Tout cela fait partie du chemin. Je suis là pour apprendre, et j’apprends.

Durham avait les franciscains des montagnes, qui l’accueillaient de vallée en vallée et qu’elle remercie dès sa préface. Moi, je me tiens dans la prière. Je choisis de ne pas m’inquiéter : je ne vois pas encore comment les choses vont se dénouer, mais Lui le sait. La foi, c’est cela.

« L’Esprit de Dieu planait sur la face des eaux » (Genèse 1 : 2), comme l’aigle au-dessus de son nid. L’attente n’est pas un vide : c’est le moment juste avant la création.

« Je mettrai un chemin dans le désert, et des fleuves dans la solitude. » Esaïe (43:19)

L’’eau finit toujours par passer. Elle contourne la pierre, s’infiltre dans la moindre fissure, ou creuse lentement la roche jusqu’à s’y tailler un chemin. Comme dans Les Moulins de mon cœur de Michel Legrand, la pierre jetée dans l’eau vive ne l’arrête pas : elle fait des ronds, et l’eau continue de couler. Les blocages ne sont que des pierres sur son cours.

Alors je Le remercie de m’avoir conduite ici. Je patiente, et je demeure dans la confiance, établie sur le Roc.

À suivre

C’est ma lecture, mon regard, mon expérience à ce jour de ce livre et du nord de l’Albanie. Le chapitre 4 m’attend, avec ses vallées que je commence enfin à voir. Un jour, j’y marcherai.

Et vous, quel lieu avez-vous eu besoin de voir avant de pouvoir le lire ?

Ce livre est l’un des nombreux fils que je tire en ce moment en explorant l’Albanie pour Les Eaux Vivantes*, un guide écotouristique à paraître.*

Edith Durham, Haute Albanie. Une voyageuse anglaise dans les Balkans en 1908, traduit par Jacqueline Dérens et présenté par Jean-Arnault Dérens, Non Lieu, collection Via Balkanica.

Pour prolonger

  • Michel Legrand, Les Moulins de mon cœur, archives RTS : écouter
  • Nous tiendrons (JEM 540), Jeunesse en Mission, album Que ta gloire revienne : écouter

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